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"Debout l’Europe !"

On ne compte plus les sommets de la dernière « chance » pour sauver l’Europe et l’euro. Ni les critiques incessantes qui fusent sans cesse contre cette supposée machine technocratique, froide et inerte, renfermée dans sa capitale Bruxellois. Pourtant, l’Europe est un idéal politique qui part d’une idée généreuse et pragmatique : rassembler les peuples au sein d’une communauté de destin pour cicatriser les blessures de deux Guerres Mondiales.


Cohn-Bendit, Verhofstadt, Debout l’Europe, Actes Sud /André Versaille Editeur, Septembre 2012

Partant du constat de cette crise européenne durable, Daniel Cohn-Bendit (qu’on ne présente plus) et Guy Verhofstadt (ancien premier ministre Belge et président du groupe ADLE - Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe - au Parlement Européen) proposent au travers d’un manifeste « Debout l’Europe » leur vision, un peu décousue mais décoiffante, pour une Europe du future et des Européens.

Le constat des deux auteurs est simple : la crise européenne est une crise existentielle. Le projet européen est en panne et ne répond plus aux nouveaux défis économiques, financiers et politiques du monde. L’Europe a été incapable d’innover et de s’adapter face à une mondialisation galopante, à l’émergence de nouvelles forces économiques que sont la Chine et l’Asie dans son ensemble, l’Inde, la Russie, l’Amérique latine. Qu’y a-t-il de commun entre le projet des pères fondateurs de l’Europe des années 1950 basé sur un marché commun de l’acier et du charbon et une économie sans frontière qui est la nôtre aujourd’hui ?

Cohn-Bendit et Verhofstadt dénoncent l’inertie coupable des dirigeants politiques européens coupables à leurs yeux d’avoir favorisé les égoïsme nationaux au détriment du destin de l’Europe : « Les États membres portent l’entière responsabilité de la débâcle, c’est leur incompétence qui a mené la crise de l’euro. (...) C’est leur aveuglement qui a fait chavirer l’Europe pour la livrer à un monde dans lequel elle ne joue plus aucun rôle significatif. (...) Si ce sont les intérêts mesquins et l’égoïsme qui l’emportent, nous ne nous en sortions pas ».

L’Europe doit entamer sa révolution et ne peut plus se contenter des statu quo. Aujourd’hui, trop d’États membres considèrent l’Europe comme un simple pourvoyeur de fonds (David Cameron qui n’arrive pas à dépasser la vision comptable de Tacher qui proclamait : « I want my money Back ») voir comme un simple concepteur de normes. Pourtant, avec plus de 500 millions d’habitants et un PIB supérieur à 15 000 milliards d’euros, l’Europe pourrait être l’une des premières puissances politiques mondiales. Et comment s’y retrouver avec un Président de la Commission européenne, un Président du Conseil, un Président du Parlement Européen, 27 chefs d’État et de gouvernement, autant de Ministres de Affaires étrangères et autant de ministres de l’économie. La remise du prix Nobel de la Paix attribué à l’Europe pour distinguer les « idéaux de l’intégration européenne, qui ont permis, depuis le traité de Rome de 1957, de conserver la paix sur un continent autrefois coutumier des guerre » a révélé toute l’absurdité de notre gouvernance incapable de savoir à qui remettre le prix !

Cohn-Bendit et Verhofstadt, eux, ont une solution simple : élire « des fédéralistes européens, des hommes et des femmes qui incarnent l’intérêt européen (...) avec un président élu directement par les citoyens européens ou par le Parlement » base d’une « grande union fédérale (...) avec des institutions capables d’imposer le respect des règles du jeux. (...) Concrètement, la Commission européenne (serait) un véritable gouvernement européen avec des ministres européens ». Et c’est bien là la ligne centrale de ce manifeste : que l’Europe devienne fédérale, la seule option pour la sortir de l’ornière dans laquelle elle se trouve.

Les auteurs vont encore plus loin en suggérant de convertir les différents sièges occupées par les États membres en siège unique pour l’UE : conseil de sécurité de l’ONU, Banque mondiale, FMI... pour que la voix européenne soit encore plus audible.

Aujourd’hui, l’Europe n’arrive pas à dépasser son histoire : elle qui a été au centre du monde pendant deux millénaires est tétanisée par la nouvelle donne mondiale. Elle est figée dans l’après-guerre, oubliant que la Guerre Froide est terminée depuis plus de 20 ans, que dans moins de 10 ans la Chine sera au même niveau économique que l’Europe ou que le Brésil est devenu la 6ème puissance économique mondiale... Quelle triste ironie : l’Europe qui a su pendant plus de 60 ans offrir au monde un visage démocratique émancipateur est incapable d’affronter la mondialisation, embourbée qu’elle est dans la crise de l’Euro.

La crise financière occupe d’ailleurs une place de choix dans ce manifeste avec une critique acerbe de l’action des États membres : « depuis 2008, les États ont injecté pas moins de 4600 milliards d’euros dans les institutions financières sous formes de subventions publiques ou de garanties financières » alors même qu’elles se moquent bien des frontières nationales. Comment faire face à cette crise en étant désordonnés s’interrogent nos deux parlementaires européens ? Seule la Banque centrale européenne peut encore faire fluctuer à la hausse ou à la baisse les notations des trois principales agences mondiales.

Et quand est-il de la dette publique ? Celle des USA est supérieure à celle de l’UE sans que leur économie n’en soit ébranlée. Le Japon affiche quant à lui une dette publique la plus élevée du monde sans que le Yen ne soit déstabilisé. Or, « la viabilité d’une monnaie requiert de la solidarité et de la discipline » que les Européens sont incapables d’avoir. Outre le fait qu’ils aient été « drogués par leurs taux d’intérêts bas », ils se sont sciemment abstenus de mettre en place une politique économique européenne commune en parallèle de la mise en œuvre de l’euro qui alimente la crise économique actuelle. L’Europe a besoin de croissance et doit pour cela afficher des finances publiques saines. Devant la crise que nous vivons, seule l’Europe est à même de proposer des solutions au travers « d’un budget européen fiable et la mise en place d’un grand marché obligatoire libellé en euro ».

Les Européens sont également coupables aux yeux de Cohn-Bendit et Verhofstadt de refuser la mondialisation - et il est difficile de leur donner tort. Elle peut être vilipendée, elle n’en reste pas moins vivace et que les Européens la refuse ne fera en rien reculer les autres pays du monde. Les Allemands l’ont très bien compris, eux qui n’hésitent pas à négocier de grès à grès avec la Chine quitte à s’affranchir du discours commun porté par l’Europe - ils l’ont bien démontré dans la sauvegarde de la filière solaire allemande. Montebourg a lui aussi perçu cette nécessité de plus de réciprocité dans les échanges mondiaux, mais portant ses arguments sur le seul terrain intellectuel et non économique. C’est bien notre incapacité à penser collectif et à innover qui plombe notre économie. Notre manque d’anticipation et de projet nous fait également rater le nouveau virage social et environnemental. L’Histoire a montré que les échanges et le négoce sont la base des sociétés come les nôtres. A nous d’accompagner le modèle de société que nous voulons au lieu de le subir.

Au-delà des propositions politiques et économiques, le Manifeste dresse plusieurs pistes de réflexions tout aussi pertinentes :

-  une croissance qui doit s’affranchir des énergies fossiles pour « contribuer de manière significative à la réduction des gaz à effets de serre, stimuler une croissance durable et replacer l’Europe au cœur des leaders économiques mondiaux ». La green economy est une des réponses de sorties de crise puisqu’elle propose de l’innovation et de l’emploi afin d’aboutir au green deal ;

-  un renforcement de la coopération politique internationale. L’Europe a su faire la preuve que l’union était facteur de progrès. Or, dans les décennies à venir, les conflits porteront sur l’accès aux ressources vitales ;

-  la défense des libertés essentielles. L’Europe doit défendre ce qui est son essence même - les libertés individuelles face au poids des traditions - et lutter contre les fantasmes populistes ;

-  la promotion du multiculturalisme, pour une « société ouverte, sources d’inépuisables de découvertes » cette variété étant aussi importante que la variété biologique ;

-  l’acceptation de l’immigration alors que la population européenne vieillit de manière inexorable. Dans le monde arabe, 60% de la population n’aura même pas 30 ans quand la population mondiale aura atteint 10 milliards. Le nombre de travailleurs en Europe ne peut que baisser quand le nombre de retraités augmente.

-  le refus du nationalisme qui entraine un replis des nations sur elle-même contraire l’esprit même de la construction européenne et de la richesse culturelle de ses habitants.

Un Manifeste qui a le mérite d’insuffler une nouvelle impulsion au projet européen et qui permet à celles et ceux qui douteraient - encore - de la capacité de l’Europe à fédérer les peuples, à promouvoir le progrès et la cohésion sociale. En 1957, des hommes visionnaires ont su unir leur pays dans un destin commun, facteur de paix, de stabilité et de prospérité. A nous aujourd’hui de continuer cette belle œuvre commune. Et comme le disait Jean Monnet, « les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité dans la crise. » Au regarde de la crise actuelle, le changement a un bel avenir devant lui !

Nils Pedersen