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LE SOCIALISME POUR LES NULS

"Le Socialisme pour les nuls", d’Alain Bergounioux et Denis Lefebvre : histoire et crises du socialisme français LE MONDE | 23.10.08 | 16h12 •

Pour qui cherche à décrypter les raisons de la crise qui mine le Parti socialiste, à trois semaines de son congrès de Reims, voilà une plongée dans l’histoire du socialisme qui tombe opportunément. Le Socialisme pour les nuls est conforme à l’esprit de la collection : le récit est vivant, alerte, facile d’accès grâce à ses multiples entrées. Même si la "bonne dose d’humour" promise n’est pas vraiment au rendez-vous, on ne s’y ennuie pas.

Cette réussite éditoriale est due d’abord à la qualité de ses auteurs. Alain Bergounioux et Denis Lefebvre animent l’Office universitaire de recherche socialiste (OURS). Le premier est historien, ou plutôt encyclopédiste du socialisme, mais il est aussi secrétaire national du PS. Son art est de ne pas livrer un regard d’apparatchik qui servirait la soupe officielle mais de pointer librement les failles, les contradictions, les échecs et les renoncements d’une "histoire faite de continuités et de ruptures". Autant dire que le socialisme, en France, s’est construit dans les crises et par les crises. La crise est quasi consubstantielle au socialisme.

MM. Bergounioux et Lefebvre ont découpé leur épopée en sept chapitres agrémentés de divers zakouskis. Le lecteur croise les "grands utopistes" comme le comte de Saint-Simon, avec sa célèbre Parabole des abeilles et des frelons qui, en 1819, se gaussait de l’inutilité des élites traditionnelles, ou encore Charles Fourier. L’inventeur des phalanstères rêve d’harmonie universelle. Mais, nous disent les auteurs, "ce vieux garçon parle avant Freud de refoulement, prône la reconnaissance de la diversité des penchants, défend l’émancipation des femmes, clé du progrès social". La préhistoire du socialisme a aussi sa galerie de modernes, comme l’incontournable Pierre Leroux, présenté comme le créateur du socialisme - "une religion de l’humanité qui favorise le lien social" -, cet élu de l’Assemblée constituante de 1848 qui réclame le suffrage universel intégral, "étendu aussi aux femmes pour les élections municipales".

La lecture de l’ouvrage est aussi passionnante qu’édifiante sur cette longue histoire de sueurs, de sang et de larmes mais aussi de folles espérances et de grandes désillusions. On peut décerner une mention spéciale à la kyrielle d’encadrés qui jalonnent le livre, savoureux ou instructifs. C’est la "citoyenne" Hubertine Auclert apostrophant une assemblée d’hommes en 1879 : "Le droit de la femme ne vous ôte pas votre droit." C’est Christophe Thivrier, le premier maire "rouge" dans l’Allier, en 1882, qui fait scandale au Palais-Bourbon en voulant siéger avec sa blouse d’ouvrier... Un peu rapides sur les rapports entre le PS et les syndicats, les auteurs montrent bien comment Jean Jaurès puis Léon Blum imposèrent leur leadership à leur parti sans jamais y exercer de fonctions dirigeantes. Des exemples utiles à méditer.

Alain Bergounioux et Denis Lefebvre ont déniché dans les archives des perles comme cette note de Bertrand Delanoë à Lionel Jospin pour la présidentielle de 1995 où il lui recommande de trouver des locaux en dehors du PS. "Quelques centaines de mètres carrés dans un local fonctionnel et moderne, ni trop luxueux ni faussement modeste, conviendraient mieux", précise le futur maire de Paris.

Les "faussement modestes" du PS - ils sont nombreux ! - seront sans doute déroutés par la typologie finale du livre sur les cinquante "figures marquantes du socialisme français du XIXe siècle à nos jours". Laurent Fabius voisine avec Jules Guesde et Guy Mollet dans les figures "historiques". Martine Aubry et Bertrand Delanoë sont classés parmi les figures du socialisme municipal comme si c’était leur seul destin... Ségolène Royal se retrouve parmi les dix femmes socialistes. Sans doute est-ce la (petite) dose d’humour de la collection.

 
LE SOCIALISME POUR LES NULS d’Alain Bergounioux et Denis Lefebvre. First Editions, 344 pages, 22,90 €.

Michel Noblecourt