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Les quatre crises de la social-démocratie européenne

Par Stéphane Alliès
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La recherche tente d’expliquer la crise politique. Mercredi et jeudi, s’est tenu à Saint-Ouen un colloque universitaire, organisé par le Centre interdisciplinaire de recherche comparative en sciences sociales (CIR-Paris). Intitulé « La social-démocratie européenne au carrefour? », le séminaire a réuni des représentants de la science politique française et européenne. Mediapart propose le compte rendu de quatre de ces interventions, tentant de dégager des explications aux difficultés rencontrées par la "gauche de gouvernement", perdante dans 13 des 15 dernières élections en Europe.

1. La présidentialisation des partis politiques.

Gérard Grunberg est directeur de recherches au Cevipof. Dans sa communication, il a analysé « l’augmentation des ressources de pouvoir au profit du leadership, au détriment des partis sociaux-démocrates ». Face à l’internationalisation des problématiques politiques, Grunberg estime que « le leader a eu naturellement intérêt à centraliser les pouvoirs pour mieux les coordonner, rompant ainsi avec les logiques collectives et la gestion de cabinet ».

Cette montée en puissance du pouvoir personnel s’est accompagnée d’une « augmentation des moyens permettant d’assurer ce leadership (conseils de spécialistes, chargé de communication, réalisation d’études d’opinion) ». Cette reconnaissance de la personnalisation du pouvoir à l’intérieur des partis a également pris la forme de « processus de désignation directe des leaders socio-démocrates par les militants, signe que les partis socialistes européens se sont intégrés au fil du XXe siècle dans des systèmes politiques qu’ils n’aimaient pas au début ».

Désormais, note Grunberg, « le parti n’est plus une fin en soi ou un bout de société à étendre au reste du pays : l’ambition explicite du chef de parti est la conquête du pouvoir, et non plus de mener une réflexion collective sur la façon de changer la société ». Rappelant que « les leadership des partis socio-démocrates se sont peu à peu décentrés vers la droite, au fur et à mesure que l’objectif de conquête du pouvoir s’est précisé », il distingue deux types de transition vers la social-démocratie présidentialisée.

En Europe du Sud, il émet l’hypothèse que « cet accès au pouvoir permet au leader de réaliser seul le compromis avec le libéralisme, un compromis impossible à obtenir avec le parti ». Il constate alors « qu’être chef de gouvernement rend bien plus facile la transformation des partis socialistes en partis socio-démocrates, par la légitimité d’un chef de parti en leader charismatique d’Etat ». Et de citer Craxi en Italie, Soares au Portugal, Papandréou en Grèce, Gonzalez en Espagne ou Mitterrand en France...

En Allemagne et en Angleterre, le modèle de présidentialisation du parti s’est posé en des termes différents, car il s’est alors agi de reconquérir le pouvoir après une longue période d’opposition (période Thatcher et Kohl), et non de s’en emparer pour la première fois. Mais la logique d’« autonomisation du leadership face au poid de son parti » fut sensiblement la même. Tony Blair et Gerhard Schröder ont ainsi forgé leur légitimité en personnalisant leur pouvoir, afin de moderniser leur parti et d’imposer à leur tour le virage social-démocrate.

Dans la discussion qui a suivi la communication de Gérard Grunberg, le politologue Laurent Olivier a noté le rôle des leaders de transition dans les modèles allemand et anglais de rénovation partisane (Neil Kinnock au Labour, et les "petits-fils de Willy Brandt" au SPD - Lafontaine et Schröder). Thibaut Rioufreyt, doctorant spécialiste du blairisme, a lui noté combien l’essor des think tank fait partie du processus de personnalisation du pouvoir, « le leader n’ayant plus à s’encombrer d’un outil de réflexion partisan ».

2. La social-démocratie prise au piège européen

Gerassimos Moschonas est professeur de sciences politiques à l’Université Panteion d’Athènes et à l’Université libre de Bruxelles. Il estime que « la construction européenne a fait figure de renouveau programmatique pour une social-démocratie arrivée à court d’idées au tournant des années 1990, lui permettant de s’ouvrir aux idées libérales, au multiculturalisme et d’affirmer une posture pro-européenne ». Mais elle est aujourd’hui « victime d’une structure qu’elle a elle-même encouragée et qui lui pose un redoutable problème d’organisation ».

Selon lui, les institutions européennes sont aujourd’hui « un système de pouvoir fragmenté sans coordinateur partisan, qui agit comme une entité conservatrice qui protège ses éléments constituants [les Etats] et empêche la production d’entrepreneurs politiques créatifs ».

Or, la social-démocratie européenne « est directement responsable de cette situation, car c’est elle qui a négocié et géré ces institutions à gauche. Ce ne sont ni les Verts ni l’extrême gauche. Les sociaux-démocrates se retrouvent aujourd’hui coincés, car ils ne peuvent ignorer l’Union européenne sans renier ses fondements, se réfugiant du coup dans la rhétorique creuse de l’Europe sociale ».

Cette « paralysie politique » est accentuée selon Moschonas par la faiblesse de l’harmonisation politique des différents mouvements socio-démocrates : « Si le rôle de l’Europarti se renforce lentement, son influence est surtout "backdoor", efficace dans les coulisses. Et il reste cantonné à un rôle de discussions, voire d’agence de voyages. » Il émet enfin l’hypothèse d’une division forte des différents partis socialistes européens. « La fragmentation du pouvoir institutionnel européen encourage la dérégulation des gauches ».

Alors que « la possibilité des différentes voies nationales pour parvenir au socialisme n’est plus possible », Moschonas fait le constat d’un pouvoir empêché par les contraintes institutionnelles. « Toutes les réformes lourdes seraient empêchées par l’absence de consensus à l’intérieur même de la social-démocratie. En 1997, douze pays sur quinze n’ont rien pu faire avancer et aujourd’hui, il y a beaucoup de positions divergentes sur la Pac ou sur les moyens d’une Europe sociale, entre la gauche anglaise, scandinave ou française. »

3. La social-démocratie face à l’individualisation militante

Rémy Lefebvre est professeur de sciences politiques à Reims et Lille. Il a livré une analyse comparative de la crise organisationnelle de la social-démocratie face à sa modernisation (en Angleterre, Allemagne et France). Selon lui, le cadre partisan et ses effectifs se sont partout fragilisés au cours des vingt dernières années, mais le parti travailliste et le SPD mènent une réflexion bien plus attentive et différente que celle du PS face à la transformation du militantisme et de l’engagement.

En Angleterre, Lefebvre note que les "nouveaux travaillistes" ont « mis en œuvre une stratégie d’ouverture, cherchant à centraliser l’appareil et à liquider le modèle polycéphale du Labour ». Une stratégie ayant pour but assumé de « disloquer l’entre-soi partisan et créer des militants plus influençables. “Une base à la fois massive et passive”, dira alors Peter Mandelson, l’un des artisans du New Labour. Cette dévaluation des notions d’appartenance a transformé le militant en consommateur ».

Mais la baisse de l’activité militante n’a pour autant pas produit une massification du parti pourtant rénové, se heurtant à la fin des années Blair.

Selon des études réalisées par le parti lui-même, « le parti est passé de 400.000 adhérents lors de la prise du Labour par Tony Blair en 1994, à 177.000 en juin 2007. Deux tiers de ces effectifs démissionnaires invoquent la participation à la guerre en Irak, tandis qu’un cinquième dénonce le manque de démocratie interne ». Et Rémy Lefebvre de remarquer comment « Gordon Brown construit actuellement sa légitimité sur un contre-modèle blairiste de liquidation des vieilles traditions, tout en lançant une campagne de recrutement axée sur le message de “l’après-Blair” ».

En Allemagne, la crise militante est toute aussi prégnante. Toujours selon des chiffres livrés par le parti lui-même (« Ah ! si le PS avait la même transparence... », soupire Lefebvre), « on est passé de un million d’adhérents en 1976 à 600.000 aujourd’hui, et le parti perd 3000 membres par mois, 2000 par démission et 1000 par décès ».

Mais ce déclin militant préoccupe bien plus la direction qu’en Angleterre ou en France, le SPD menant constamment « une réflexion pour maintenir son caractère de “parti de masse”, selon l’idée que c’est la capacité à porter un projet crédible qui motive l’adhésion. D’où une “forumisation” du parti, la mise en place de cartes d’invité et d’une véritable politique de services à l’adhérent ».

En France, le souci du reflux militant n’est en revanche pas une priorité, même si Rémy Lefebvre reconnaît « une étonnante lucidité des dirigeants sur la faiblesse de l’appareil militant depuis 1993, mais qui se contentent de discours incantantoires sur le sujet ».

Selon lui, « il s’agit avant tout de faiblesses structurelles, le PS n’a jamais été un parti de masse, renforcées au début des années 1980 (après la “parenthèse militante” des années 1970) par le poids croissant des élus locaux et la décentralisation, qui empêche un vaste recrutement qui serait forcément laxiste et périlleux pour les équilibres de pouvoir institués ». Lefebvre estime aussi que « la culture gestionnaire des élus et la montée en puissance des hauts fonctionnaires dans le PS ont imposé un certain anti-intellectualisme qui, couplé à une stagnation militante, explique en grande partie l’absence de réflexion actuelle du parti ».

4. La social-démocratie impuissante dans son rapport aux politiques sociales

Noëlle Burgi est chargée de recherche à la Sorbonne. Disciple de Michel Foucault, elle cite comme point de départ de son raisonnement une phrase du philosophe : « Il n’y a pas de gouvernementalité socialiste autonome ». Partant de ce constat, elle considère que la social-démocratie a emprunté la voie « des autres types de gouvernementalité déjà existants, abandonnant le keynésianisme au profit du libéralisme au début des années 1980 ».

Selon elle, face au « contexte de reflux des dynamiques syndicales et collectives, marqué par la grève des contrôleurs aériens aux Etats-Unis en 1981 et celle des mineurs britanniques en 1984-85 ["brisées" par Reagan et Thatcher], mais aussi par "le tournant de la rigueur" des socialistes en 1983 en France », la gauche de gouvernement s’est résolue à intégrer « la gouvernementalité libérale ».

Noëlle Burgi estime qu’« en décidant que l’action publique ne pouvait plus se définir qu’autour de la compétitivité, elle a de fait transformé ses fondamentaux, faisant de la politique une technique de gestion des contraintes et du compromis social-keynésien un frein à cette compétitivité ».

L’incarnation de cette adaptation serait d’après elle « le libéralisme tempéré » prôné par la "troisième voie" d’Anthony Giddens et Tony Blair. Et d’analyser « le choix du minimalisme social, vers une politique d’assistance aux pauvres et de soutien sous conditions de ressources, devenus logique commune à tous les modèles social-démocrates, comme une rupture imposée avec ses principes universalistes ».

Contrainte par les institutions européennes (BCE, Direction générale de la concurrence, Cour de justice et Pacte de stabilité), la social-démocratie aurait ainsi vu « ses marges de manœuvres fortement rétrécies, au point que les quelques relances keynésiennes de création d’emplois publics (en Angleterre et en France) sont trop ténues pour être perçues par l’opinion ».